Le cauchemar, Füssli

Le Cauchemar de Johann Heinrich Füssli est une huile sur toile exposée pour la première fois en 1782. L’œuvre en elle-même n’a rien de particulièrement effrayant si l’on s’en tient strictement à l’image : une jeune femme tout de blanc vêtue, à la peau pâle, presque fantomatique et endormie, avec un démon sur sa poitrine et une jument d’aspect relativement grotesque qui regarde entre les tentures d’un rideau rouge. La scène est peut-être dérangeante et étrange, certes, mais pas angoissante.

John_Henry_Fuseli_-_The_Nightmare

Pourtant, la symbolique qui se cache derrière est plutôt intéressante : l’interprétation la plus répandue et abusive est celle de la paralysie du sommeil. Une paralysie du sommeil est un phénomène qui se déroule pendant ce qui se nomme un « état hypnagogique ». Pour faire court, cet état correspond à une phase de sommeil paradoxal durant laquelle les muscles du corps sont immobilisés (d’où le terme de « paralysie ») alors que le sujet est à la fois conscient et en train de rêver, ce qui produit généralement une confusion entre rêve et réalité se traduisant par des hallucinations auditives et visuelles. L’aspect terrifiant des paralysies du sommeil vient du fait que le sujet, constatant son incapacité à se débattre ou même à crier se retrouve dans un état d’anxiété si intense qu’il est persuadé de voir ou d’entendre des choses surnaturelles (fantômes ou démons).

 

 

Le démon sur l’abdomen de la jeune femme est donc d’abord perçu comme une manifestation de ces paralysies du sommeil, puisque beaucoup de ceux qui en ont vécu prétendent avoir l’impression qu’une créature leur comprime littéralement la poitrine et bloque leur respiration. À cela s’ajoute l’existence d’une croyance médiévale selon laquelle les cauchemars seraient d’origine diabolique et s’expliqueraient de la même manière, c’est à dire par un démon assis sur la poitrine de sa victime. Il y a donc, si l’on suit cette idée, deux plans qui se superposent : un plan physique, avec la chambre à coucher, la jeune femme et les objets sur la table de chevet, et un plan à la fois onirique et superstitieux, avec la jument et l’incube. C’est ici que l’œuvre prend d’ailleurs toute sa dimension allégorique.

 

Oui, le démon du tableau est supposément un incube, c’est à dire un être maléfique associé au viol. La jument quant à elle est aussi liée, dans les contes germaniques, à la sexualité et à ses déviances (chevaux et sorcières visiteraient, la nuit, les femmes censées entretenir des relations intimes avec le Diable). Il s’agirait ainsi des pulsions primaires de la dormeuse qui s’exprimeraient à travers son cauchemar puisqu’elles seraient réprimées par elle et par la société durant l’éveil (ce qui donne un nouveau sens à la position si particulière de l’incube). La jument contemple le spectacle. Il serait même possible d’avancer que l’animalité de la femme, regardant cette dernière souffrir, accomplit alors une sorte de vengeance : parce qu’il a été emprisonné, décrié et renié, le désir animal déborde et alors qu’il devrait s’épanouir de façon charnelle, il s’attaque finalement à l’esprit et à la raison, comme le ferait une maladie mentale ou un génie infernal.

 

Pour conclure sur une dernière lecture de ce Cauchemar, il s’y distingue aussi une thématique plus grave, qui va parfois de pair avec la passion, au sens implacable et sexuel du terme : la pâleur inhabituelle de la femme, son corps qui s’abandonne complètement au sommeil, ses yeux clos, puis le démon et sa pesanteur ainsi que la jument dissimulée derrière le rideau (le voile) dont les traits et l’attitude évoquent une perversité poussée à l’extrême ; tous ces symboles apparaissent comme autant d’indices de l’action maligne et sinistre de la mort.

 

Ce tableau est donc singulier et a énormément fasciné les contemporains du peintre et les amateurs d’art parce qu’il posait plusieurs questions. D’abord sur son sujet, ensuite sur l’observateur : la jeune femme est-elle morte ou vit-elle simplement un cauchemar ? La jument et l’incube sont-ils physiquement présents dans la chambre ? Et surtout, le sommeil n’est-il pas le terrain de prédilection de toutes les peurs, toutes les abominations tapies dans l’ombre, qu’elles soient purement imaginaires et fantastiques ou au contraire bel et bien réelles et impitoyables ?

 

À noter qu’il existe une autre version du Cauchemar datée de 1802, dont le cadre est plus étroit, le décor moins riche ou en tout cas moins visible et où les traits sont plus arrondis (principalement au niveau du dos et du visage, désormais souriant, du démon). La jument est ici quasiment transparente et sa crinière paraît flotter comme un spectre. Ces détails contribuent à amplifier la sensation d’oppression qui se dégage de la scène tout en accentuant la dimension fantasmagorique héritée des contes et légendes germaniques.

Johann_Heinrich_Füssli_053

Article écrit par Julien.

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Publié le 13 septembre 2013, dans Peurs diverses, et tagué , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 9 Commentaires.

  1. Bonjour, je viens répondre à Spouiky pour l’histoire de la jument, peut etre est-ce un jeu de mot car en anglais « cauchemar » ce dit nightmare (night: nuit / mare: la jument)

  2. Le démon de la première image a l’air plutôt sympa. on dirait qu’il se demande ce qu’il fiche ici! mais il me faut peut-être voir le tableau en vrai! X) sinon, belle analyse pour un tableau fascinant!!
    C’est le peintre lui-même qui a dit que c’était une jument et pas un étalon? parce que ce n’est pas très flagrant…

    • Pour le coup, je ne peux te répondre… Ce n’est pas un article de moi, mais d’un gentil contributeur en histoire de l’art ! Je suppose que l’image de la jument a plus de signification que celle d’un étalon dans une peinture de la sorte…

      • (des mois plus tard) Merci de ta réponse!^^ Bon, j’ai du mal à imaginer en quoi une jument a plus d’impact qu’un étalon dans ce contexte, surtout si on ne peut pas distinguer son genre sur le tableau. Le mot « cheval » aurait peut-être suffit, je pense. Mais si un jour quelqu’un connait cette réponse que j’ignore, je serais ravie d’en prendre connaissance!^^ (bon, ce n’est pas non plus de la première importance, mais la curiosité l’emporte!^^)

        • Ah, j’ai trouvé la réponse au cas où ça intéresse quelqu’un! Ce cheval est une jument car en anglais « jument » se dit « mare » et cauchemar se dit « nightMARE ». En résumé, ce terrifiant canasson est un bon gros jeu de mots!^^

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