La Mouche

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Sorti en 1986 et réalisé par le grand David Cronenberg (ExistenZ, Videodrome, Chromosome 3, Scanners, A Dangerous Method, Le Festin Nu, Maps to the Stars…), The Fly, ou en français -littéralement- La Mouche, est un classique des films d’horreur des années 80. Cette œuvre peut sonner faux dans la carrière de Cronenberg, l’artiste, le décadent, bref, l’original, parce qu’elle est en réalité un remake d’un premier film sorti en 1958 du même nom (The Fly en anglais.. mais La Mouche Noire en français…) et réalisé par Kurt Neumann. La Mouche Noire, dont l’acteur principal n’est autre que l’illustre Vincent Price, est elle-même basée sur une nouvelle de George Langelaan qui, à l’époque (1957), s’était mis à s’intéresser au paranormal et aux esprits. Ce premier film ayant déjà inspiré de nombreuses suites (Le Retour de la Mouche en 1959, La Malédiction de la Mouche en 1965…), il n’est donc pas étonnant que, trente ans plus tard, le fameux réalisateur veuille en reprendre l’idée, et la tourner à sa sauce. La Mouche de Cronenberg fut une bombe, et gagna plusieurs prix : l’oscar du meilleur maquillage, le prix du meilleur film d’horreur, du meilleur acteur et des meilleurs maquillages des Saturn Awards et le prix du jury lors du festival international du film fantastique d’Avoriaz. Une nouvelle suite est sortie en 1989, intitulée La Mouche 2, et le film fut même adapté sous la forme d’un opéra en 2008, qui fit sa première représentation à Paris, au théâtre du Châtelet.

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L’histoire, peut-être l’avez vous déjà entendue : un scientifique tombe amoureux alors qu’il s’apprête à faire la plus grande découverte de tous les temps. En effet, Seth Brundle, notre protagoniste, n’est pas loin de concrétiser le rêve impossible de la téléportation. Après avoir rencontré Veronica, une jeune journaliste, à une soirée de financement de projets, il lui montre alors son appartement, qui s’avère être également son laboratoire. La preuve de la possibilité d’un tel « voyage moléculaire » se vérifie donc devant les yeux de la jeune femme, et s’ensuit une longue période de tests, d’amour et d’asociabilité (Seth ne sortant pratiquement jamais et l’aventure se passant uniquement dans cette immense usine désaffectée) pour n’atteindre qu’un seul but : celui de téléporter un être vivant, et plus particulièrement un être humain. Mais l’amour amène à des disputes et Seth, un soir de déchirure sentimentale et de forte imbibition à l’alcool, décide de tester lui-même son télépod. Hélas, il ne remarque pas la subtile infiltration d’une mouche qui était là par hasard…

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Tout d’abord, un grand bravo au compositeur Howard Shore qui apporte à ce film toute la dimension qu’il se devait d’avoir : la musique est incroyable et nous emporte dans les méandres d’une histoire fantastique aux allures horrifiques. Pas étonnant que l’oeuvre ait inspiré un opéra tout entier : sa dimension dramatique en est bel et bien la cause, et c’est d’ailleurs Howard Shore qui s’occupera également de la musique de cette mise en scène musicale et théâtrale.

Alors évidemment, parlons de la transformation, qui est l’élément clé du récit et de l’oeuvre elle-même. Spécialiste des visuels gore et trash, pleins de boyaux et de sang (de la boucherie presque irréelle, la signature du réalisateur), David Cronenberg a pu s’en donner à cœur joie dans ce film aux relents de monstres et d’insectes (ce qui n’est pas sans rappeler son film Le Festin Nu, qui parle de cafards, entre autres). Des moments difficiles à regarder, il y en a, et à la pelle : Seth qui s’arrache un ongle, Seth qui brise l’os d’un homme, Seth qui éventre un singe inopinément, Seth qui acidifie sa nourriture avant de l’engloutir… Ce n’est évidemment pas un film qui sonne très propre, et la perte de toute hygiène et de toute humanité résonne dans tout ce que notre héros (qui deviendra un anti-héros par la suite) fait, vit et dit. La Mouche s’articule beaucoup autour du principe même de la chaire en tant que « matière première », et débat longuement sur notre attirance de celle-ci, que le protagoniste perdra lui-même peu à peu, sa chaire humain se transformant en carcasse d’insecte poilue.

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On connaît tous le principe de métamorphose, et l’être humain en entend parler dès les premières ères de son existence (citons par exemple les contes, voire les récits plus modernes, comme La Métamorphose de Kafka, ou encore Rhinocéros de Ionesco) et la créature mi-homme mi-bête nous est à tous familière (le principe même des divinités égyptiennes ou encore des monstres grec comme le Minotaure, les sirènes…). Ici, cette métamorphose est lente, subtile, précise. On y assiste avec dégoût, en perdant peu à peu l’empathie pour Seth, puisqu’il se perd peu à peu lui-même. Ce qu’il pense, on commence à ne plus le comprendre, et très vite il agit comme une bête, puissante, énergique, pulsionnelle : une mouche de 90 kilos, en somme. Notez d’ailleurs que ce film fut un véritable calvaire pour Jeff Goldblum, qui dû passer plus de 5 heures chaque jour à se faire maquiller. Evidemment, la métaphore de la métamorphose s’élargit autour du scientifique : l’appartement se dégrade, et la relation du couple aussi, au fur et à mesure que la mouche fait sa place en Seth. L’ambiance aussi en prend un sacré coup.

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Mais alors, si nous sommes tant habitués à ces êtres symboles de fusion animale et humaine, pourquoi La Mouche nous semble-t-il si cruel, si obscène, si dérangeant ? Tout d’abord, parce que cette mutation, cet homme qui n’est bientôt plus vraiment un homme, continue de nous faire part de ses pensées, et ses réflexions paraissent encore plus humaines qu’il continue à mener une sorte d’enquête sur lui-même, alors que ses doigts, sa peau et son visage se transforment inexorablement. Cette fusion imparfaite du cerveau d’un homme sur la « mouche en devenir » est choquante et totalement inhabituelle à notre imagination et notre acceptation du monde. De plus, Seth ne se transforme pas en n’importe quoi, mais bien en insecte. Or, les insectes sont, et de loin, les êtres vivants qui nous semblent le plus éloignés des hommes. On ne leur prête aucune intelligence (sinon l’intelligence commune qu’ils peuvent démontrer -fourmis, abeilles…) et un aspect qui nous rebute tous un peu. C’est là le point esthétique et cognitif le plus fort du film.

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Cependant, même si l’insecte que l’on voit apparaître devant nous raisonne et pense, il n’en va pas de même pour la machine qui gère le téléporteur, qui elle est représente comme « bête », au fonctionnement mécanique trop stable et donc dangereux. C’est le point que soulève beaucoup de films des années 80 : de peur que les machines prennent trop de place et trop d’aspects humains, elles sont souvent montrées comme défectueuses à cause de leur trop grand et implacable logique. Ici, la machine fait une erreur : celle de fusionner de façon évidente la mouche et l’homme qui sont ensemble dans le télépod. La machine réfléchit donc mal, voire elle ne « réfléchit pas », se contentant de donner son interprétation mécanique ; elle est la cause de cette mésaventure.

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Pour ce qui est des anecdotes sur ce film aux quelques pointes d’humour acerbes et bien placées, il faut savoir qu’il a failli être réalisé par Tim Burton, qui n’était alors pas vraiment connu et avait travaillé sur le dessin animé Rox et Rouky pour les studios Disney. De plus, David Cronenberg fait un caméo en incarnant un gynécologue dans son propre film, suite à une private joke avec Martin Scorsese. Il fait également un clin d’oeil (voulu ou non) aux films Alien, en mettant une scène d’accouchement qui, elle aussi, met en image (violemment) la peur trop inconnue de la maternité, qui est d’ailleurs aussi représentée dans les films comme Rosemary’s Baby, où une femme croit porter en elle un monstre, voire l’enfant du Diable…

Ma note : 17/20. Quel style, quel histoire, quelle bête, quel film ! Cronenberg nous présente un remake réussi (et nous prouve donc que c’est faisable) d’une œuvre qui dérange. Impossible d’y être insensible.

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Publié le 19 janvier 2015, dans Films horrifiques, et tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 5 Commentaires.

  1. Rha ce film !! Déjà y’a Jeff, un de mes acteurs préférés avec son physique atypique et ses rôles délirants, et la belle Geena Davis, qui apporte l’atout charme. Je n’arrive pas à me rappeler comment je suis tombée dessus pour la 1ère fois (toute 1ere fois, tou-toute 1ere fois…). Une VHS ? Une diffusion TV ? La seule chose dont je me souviens c’est que j’avais moins de 15 ans, que je flippais et que je ne voulais pas regarder le film seule… Du coup, je l’ai vu en compagnie de ma ptite soeur (Big up à elle 12 ans à l’époque !) et on en a été traumatisées toutes les deux. Les passages où il burpe son acide, les arrachage d’ongles, les corps suintants toussa toussa !
    Avec le recul, et un re-visionnage, ce n’est plus de la peur qui prédomine mais plus de l’angoisse. Sachant ce qui va arriver, j’ai envie de hurler à Seth « Mais noooonn fais pas çaaa ». J’angoisse de cette déchéance qu’il va subir, de cette décomposition qui nous atteindra tous, inexorable…

  2. Salut ! Je suis ton blog depuis le tout début, mais là je me laisse aller à un commentaire parce que j’ai emmené un ami voir « La Mouche » dimanche au Forum des Images, et je me demande du coup si tu étais dans la salle, c’est marrant ! 🙂
    Pour le film proprement dit, c’est un de mes films préférés. L’histoire peut paraître banale, avec un pitch de trois lignes et peu de personnages/décors, mais il y a tellement de thèmes différents qui gravitent autour de tout ça que ça reste fascinant pour n’importe qui: les maquillages comme tu l’as souligné, l’histoire d’amour (avec le symbolisme de la fusion à la fin), la chair qui rend fou, le parallèle entre la science et la Nature (il « défie » l’ordre des choses, se sent immortel, puissant, parle de « couple dynamique », avant de se faire rattraper par les lois de la nature …), et l’humour gore et présent ! (« Tu veux du café dans ton sucre? » « Moi aussi j’habite avec ma mère » etc.).
    En tout cas je suis contente qu’il t’ait plu, et merci en général pour tes articles où j’apprends plein de choses (j’ai découvert notamment « Megan is missing », l’inquiétante étrangeté aussi !)

    • Oh bah mince ! Il faut prévenir, on se serait salués ! J’ai oublié de le dire sur la page Facebook, c’est ma faute.
      Je suis heureuse que tu aies pu découvrir des choses ici, et que ça te plaise ! Merci de suivre Sleepnolonger depuis si longtemps… Et merci pour ce commentaire qui apporte beaucoup à ma critique !

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