Lucifer, 1890, Franz von Stuck

Article écrit par Fugushiman

 Avant propos: si vous ne connaissez pas cette oeuvre, je vous invite à prendre le temps de la regarder et de vous laisser regarder.

Introduction

L’oeuvre dont je vais vous parler aujourd’hui fait partie de ces rares peintures qui peuvent capter votre attention en un instant. L’image d’un sujet simple, mais dont le traitement élaboré, que nous allons analyser, va rendre particulièrement troublant. Alors, comment la simple reproduction d’un tableau peut effrayer à ce point ? Déjà par la simple mention de son titre : Lucifer.

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 Le responsable de cette peinture du mal incarné est Franz Von Stuck, un peintre, sculpteur, graveur, symboliste et expressionniste Allemand ayant vécu de 1863 à 1928. Tous ces qualificatifs de technique et de mouvement vont nous permettre de lire cette toile à la lumière du contexte de son créateur.

Sujet

Commençons par regarder cette image. On ne peut échapper, au premier coup d’œil, au regard perçant qui sonde notre âme de deux petits yeux luisants dans une pénombre tranchée par un filet de lumière qui vient s’écraser violemment sur la roche. Puis notre oeil s’habitue à l’obscurité et l’on distingue ce corps d’homme fort, à la pose d’un fauve à l’affût de sa proie, les pieds joints, le bras en appui, le poing serré, l’autre main déchirant sa mâchoire, simplement prêt à bondir sur sa victime hypnotisée, qui n’est autre que vous. On ne remarque pas tout de suite les ailes discrètes qui se perdent dans l’obscurité, mais elles prennent leur sens quand on découvre le titre de l’œuvre.

Il s’agit bien d’une représentation du Lucifer chrétien, le porteur de lumière d’Isaïe, l’ange déchu en raison de son orgueil et de sa défiance envers Dieu son créateur. En bon représentant du mouvement symboliste, Von Stuck nous signale le mythe grâce aux attributs traditionnels des ailes, et traduit habilement la déchéance du porteur de lumière, par la chute de la lumière elle même au fond de cette caverne où il s’est vu relégué plus bas que terre.

002 1866 doré

Gravure de Gustave Doré, 1866

Sculptural et minéral

La peinture de Von Stuck est souvent qualifiée de sculpturale et cette œuvre en est un bon exemple. La pose, le travail de la lumière et le rendu de la matière vont dans ce sens. La figure, posée ainsi sur son banc de pierre, dont le dos se fond avec les ténèbres de la caverne, s’apparente à l’organisation d’une demi ronde bosse, soit un bas relief dont une partie du motif, ici le buste de l’ange, se détache du fond.

003 peau minerale

Les jambes et les bras droits et parallèles convoquent notre mémoire de la sculpture grec archaïque et plus ancienne. De son côté, la couleur confère une minéralité à la carnation en opérant le même jeu de touches violacées sur la pierre et sur le corps, bien observable sur les genoux. Ce corps qui ne reflète pas plus la lumière que la pierre est relégué à la même nature d’un non vivant. Excepté ce regard vif, qui toujours nous fixe indéniablement. Ainsi, la sculpture s’invite dans la peinture, par ses codes et sa matière.

Biton, 590-580, attribué à Polymédés d'Argos

Biton, 590-580, attribué à Polymédés d’Argos

Anatomie et étrange familiarité

Ce corps ne se distingue pas seulement par son traitement pictural, mais aussi par son anatomie particulière. L’épaule de son bras droit opère une torsion qui sans être impossible, est surprenante, peu élégante pour une peinture de l’époque. On peut d’ailleurs observer au dessus de ce bras que la couleur est légèrement différente sur une étroite bande, comme si il avait décidé de repeindre le bras plus bas. Et la gravure qu’il en dessinera nous montrera cette épaule encore plus basse. C’est dans l’étrangeté de cette simplicité apparente que réside une part du malaise provoqué.

005 comparatif epaule

Sa manière d’être penché marque une ombre importante qui cache son ventre. Si bien qu’il pourrait s’agir de deux corps différents pour les jambes et pour la partie supérieur. Cette caverne ventrale cache ses organes, tout autant à l’affût d’une proie que l’ange lui même.

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Enfin les ailes, élément symbolique de référence, sont relativement discrètes, aussi sombres que le fond, et lorsqu’elles sont en pleine lumière comme écrasées par le poing, elles ne reposent pas sur le support, elles sont de face, elles échappent à la logique de représentation académique. Cette discrétion des ailes permet aussi de ramener la figure de l’ange à celle beaucoup plus courante du simple homme. Et c’est peut être là encore cette simplicité qui dérange, Lucifer est dépeint comme l’homme que l’on peut croiser n’importe quand et n’importe où.

Science du noir et luisance

Prenons un peu de distance avec la toile, et regardons l’ensemble. L’œuvre est globalement très sombre. Si bien que l’on a du mal à situer la scène, peut être une caverne. Et pourtant Von Stuck réussit le tour de force d’y faire émerger la forme. C’est là toute la science du noir de ce graveur de talent qui s’exprime. Et en tant que tel, il connaît l’efficacité d’un violent contraste par l’apparition presque divine de ce rayon de lumière. Un rayon traité d’un coup de brosse grossier qui confère une certaine matérialité à l’air ambiant de la scène. Sans oublier cet arc de lumière éblouissant qui tranche la toile de son blanc éclatant. Cette lumière qui se reflète aussi dans les miroitements de ce qui semble être un court d’eau filant. Des petits rehauts de blancs qui signalent par contraste la luisance absente du corps minéral de l’ange. Ou presque. On retrouve ces reflets marquants dans ce regard qui continue inlassablement de vous fixer. Ce regard lumineux qui émerge des ténèbres par son absence d’iris et sa couleur jaunâtre tout à fait inhumaine. Ces yeux qui sont les seuls éléments vivants de ce corps de pierre, que l’on pourrait imaginer nous attendre ainsi, fixe, pour toujours, jusqu’au moment où notre prudence va s’abaisser.

007 luisance

Conclusion

Quand on découvre cette image, on est irrémédiablement saisi par cette figure impassible qui nous foudroie de son regard perçant. En l’observant plus attentivement, on comprend que le malaise tient à d’autres éléments : la texture de son corps, l’obscurité ambiante, l’anatomie dérangée… Et ce titre, qui vient nous asséner cette image du mal comme l’homme de tous les jours, aux aguets dans l’ombre, prêt à vous saisir.

Franz Von Stuck a été injustement mis de côté dans l’écriture de l’histoire de l’art au XXème siècle, parce que son œuvre était particulièrement appréciée d’Adolphe Hitler. Que penser alors de cette peinture comme incarnation du mal qui a trouvé son aval dans le regard de celui que l’on associe au pire de l’être humain, si ce n’est le corps authentique du malin.

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Publié le 22 mai 2015, dans Peurs diverses, et tagué , , , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 2 Commentaires.

  1. On dirait qu’il est à la fois en train de réfléchir et de s’ennuyer! ^^ Attitude typique du cadre en pleine réunion du personnel…

    C’est presque un cours d’histoire de l’art! Que demander de mieux! En tout cas, l’étrange perspective au niveau du poing est assez fascinante.

    (Dommage que sa pose cache la partie la plus intéress*BAF* … Ouch…)

  1. Pingback: Sélection de la peur

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