Les Yeux Sans Visage

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Sorti en 1960 et repris assez récemment en juin 2001, Les Yeux Sans Visage est un film franco-italien culte du cinéma de genre, et qui a pour réalisateur Georges Franju (qui a produit énormément de court-métrages mais également plusieurs long métrages, comme La Tête Contre Les Murs, Pleins Feux sur l’Assassin…). Ce dernier, grand amateur du genre documentaire, nous présente alors une oeuvre d’épouvante-horreur d’une rareté étonnante pour l’époque. Adpaté du livre homonyme de Jean Redon, le film est sujet à un remake quelques années plus tard ; en 1967, Robert Hartford-Davis crée Corruption, qui ne sera pas réellement reconnu par les cinéphiles. Alors, le film a-t-il bien vieilli ? Ce film d’horreur considéré par certains comme l’un des mieux réussis du cinéma français vaut-il vraiment le coup d’oeil?

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L’histoire, qui pour l’époque était atypique et originale, mais qui maintenant nous semblerait tout à faire banale, tisse les liens entre folie, mort, médecine et cruauté. Un père, chirurgien renommé pour ses découvertes dans le domaine de la médecine et de la reconstitution des corps après accident, tente de reconstruire le visage de sa fille adorée en prélevant ceux d’autres jeunes femmes à la ressemblance frappante. Aidé d’une femme sur qui ce genre d’opération a déjà, par le passé, été effective, il va mettre de côté sa morale et son éthique pour faire évoluer ses recherches et permettre à la chair de sa chair d’avoir de nouveau la chance de vivre une vie normale.

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Les Yeux Sans Visage est un film surprenant d’esthétisme et de beauté froide. La froideur de la cruauté du père semble déteindre sur son environnement. Ce qui rend d’ailleurs le film très « moderne », c’est tout ce côté très calculé des plans réfléchis. Beaucoup sont centrés sur les visages, car le film en lui-même repose sur le regard et sur l’intimité qu’impose l’ambivalence entre réels portraits… et masques. En effet, comme j’en avais déjà parlé dans mon article sur les masques, nous avons ici l’un des tout premiers du cinéma d’horreur français, et l’un des plus importants notamment. Ce masque, impassible, est en réalité très proche (c’en est d’ailleurs peut-être un) des masques mortuaires, ces portraits moulés en trois dimensions qui permettent de conserver le visage d’une personne morte. C’est d’ailleurs tout l’intérêt ici : la fille du docteur est faite passer pour morte, répète sans arrêt qu’elle préférerait l’être, puisque sa vie n’est plus que mensonge et errance dans les escaliers de ce manoir vide et silencieux. Elle porte également, juste avant certaines opérations, des bandages autour de la tête, ce qui n’est pas sans nous rappeler un autre genre de méthode de conservation du mort : la momification. Les plans montrant la jeune femme se promenant dans sa demeure peuvent donc directement nous faire penser à un fantôme, hantant les couloirs d’une ancienne vie qu’il n’aura plus jamais.

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Cet esthétisme, énormément lié à celui de l’expressionnisme allemand, se reflète aussi dans le jeu, subtil, du noir et blanc, et dans le travail indéniable des ombres projetées contre cette prison. Ces images glaciales et élégantes renvoie également à l’art de la photographie. Les passages d’opération chirurgicale ont une beauté consciencieuse et technique, qui donne un aspect très réel de l’intervention médicale, voire documentaire. Ce sont des images et pratiques qui sont présentées comme cruelles, car pour l’époque, les images « gores » de ce genre était très rares, c’est donc ici un plan osé et très novateur (l’adoration du gore dans le cinéma d’horreur étant apparu un peu après les années 60, tout de même). Les images de décomposition du visage sont assez frappantes, même si la logique et la cohérence médicale semble très souvent douteuse.

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Ce film présente toute une philosophie : le titre Les Yeux Sans Visage nous renvoie à cette état invivable de n’avoir plus que ses yeux pour constater l’horreur que son visage (ou devrait-on dire sa vie) est devenu. Le corps n’est plus qu’un objet vide, et la combinaison de ses gestes lents et creux et de son masque peuvent nous faire comparer la jeune fille à une simple poupée, manipulée par un père qui n’est pas si clair dans ses intentions. Veut-il faire avancer « sa science » au détriment de sa morale et de la vie de plusieurs jeunes femmes innocentes? Ou cherche-t-il juste à tout prix à sauver sa fille comme il le peut, lui redonner un visage et une apparence humaine ? On retrouve un peu la même situation dans le très récent film d’Almodovar, La Piel Que Habito. Toute cette ambiance, ces plans et les bruits incessants des aboiements des chiens du manoir font monter en nous une pression qui marche encore très bien, malgré l’âge de l’oeuvre (55 ans, tout de même).

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C’est d’ailleurs là que peut résider les quelques défauts du film. Les années 60 nous fournissent un grand nombre de films très genrés, où les femmes se ressemblent toutes, sont stupides, superficielles et fragiles, tandis que les hommes sont des mâles plein de confiance en eux qui agissent. Cela est notamment dû au jeu d’acteur que l’on pourrait aujourd’hui considéré comme surjoué. Mais cela fait évidemment partie de l’oeuvre et de la référence culturelle contemporaine de l’époque. Ces hommes ambitieux et sauveurs de jeunes filles emprisonnées et toujours en larmes dénotent d’une vision de la société qui a bel et bien changé. Pourrait-on vraiment dire que c’est un défaut du film? Pouvait-il vraiment offrir quelque chose de différent à la l’époque?

Ma note : 15/20. C’est un très bon film culte d’horreur, qui mérite d’être vu pour son esthétisme et son travail, la froideur de ses images et la subtilité de l’angoisse qu’il procure.
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Publié le 24 mai 2015, dans Films horrifiques, et tagué , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 4 Commentaires.

  1. Très bon article qui ne se contente pas d’analyser un film mais également une époque. J’ai particulièrement aimé la façon de mettre en comparaison les décalages entre l’époque du film et notre ère moderne.

    D’ailleurs quand j’ai lu le résumé du film j’ai souris en pensant qu’avec le système de dons d’organes aujourd’hui ce film ne pourrait plus voir le jour en tant que film d’horreur mais plus comme un drame hospitalier.

    Merci pour l’article en tout cas.

    • Oui, c’est vrai que l’horreur et les pratiques peu conventionnelles dans le film sont surtout dû à la méconnaissance des greffes et dons d’organes de l’époque 🙂

  2. Chouette article qui donne bien envie d’aller voir ce film \o/ (juste une petite erreur « chair de [sa] chair ») J’attendais un article sur La piel que habito depuis un moment, mais ne l’ayant pas vu, je n’ai pu que constater a sa sortie pas mal d’interrogations sur son classement en tant que film d’horreur ou pas…

    • Merci de ta correction ! La Piel Que Habito est selon moi plutôt un thrille/drame qu’autre chose. Si tu hésites, lis le bouquin : il s’appelle Mygale, de Thierry Jonquet

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